L'indicible perte d'un nouveau-né
Luna est alternante dans une entreprise de Pompes Funèbres en région parisienne.
Elle a accepté de partager régulièrement son ressenti professionnel et de nous raconter certaines histoires anonymisées auxquelles elle est confrontée.
“J'aime aider les autres à traverser l'impensable. Et dans ce cas précis, c'est tellement impensable, que même en français, il n'y a pas de mot pour nommer cette situation.”
Luna
Sool : Bonjour Luna, merci de me recevoir aujourd'hui. Votre métier est souvent entouré de mystère et d'émotions complexes. Pouvez-vous nous parler d'une expérience qui vous a particulièrement marquée ?
Luna : Bonjour Sool, c'est un plaisir de discuter avec vous. Oui, il y a une expérience récente qui m'a profondément touchée. C'était une situation extrêmement délicate, émotionnellement intense.
Le cas de décès d'un nouveau-né. Une femme enceinte en fin de grossesse est venue nous voir pour organiser la cérémonie de son enfant, un bébé mort-né. Ce qui ajoutait du tragique au tragique, c'est qu'elle portait encore l'enfant en elle à ce moment-là.
Il lui restait encore à accoucher de ce nouveau-né dont elle savait qu'il serait décédé à la naissance, et pour lequel elle souhaitait se faire accompagner sur la cérémonie à organiser.
Sool : La naissance et la perte d'un enfant pas encore né doit être une situation incroyablement complexe et difficile à gérer, autant pour la maman, la famille, que pour vous. Comment l'avez-vous vécue ?
Luna : C'était dévastateur, vraiment. Quand cette mère est arrivée, avec son ventre tout rond et l'échographie de son bébé qui montrait qu'il n'était plus en vie… C'est un moment où le silence en dit long, et les mots manquent.
Elle tenait l'échographie comme si elle espérait qu'en la regardant encore une fois, tout cela ne serait qu'un cauchemar.
Elle avait tellement de questions, de doutes sur comment gérer cela : enterrer ou incinérer… Faut-il inscrire l'enfant sur le livret de famille ? Chaque décision semblait insurmontable pour elle. Y compris de savoir si elle devait ou non nommer l'enfant (ce qu'elle a fait lorsqu'il est né).
Si ce serait utile pour faire son deuil, ou si ça allait compliquer les choses. S'il fallait en parler au grand frère de 4 ans et si oui quand ?
Sool : J'imagine que dans ces moments, vous jouez un rôle qui dépasse de loin vos fonctions professionnelles.
Luna : Oui, c'est certain. On se retrouve dans la peau d'un psychologue, une oreille attentive pour toutes les confidences. Il faut savoir écouter, offrir de la douceur, mais aussi garder une certaine distance pour ne pas être complètement submergée.
Cette maman avait déjà un enfant de quatre ans, et trois jours avant l'accouchement, elle a annoncé au reste de la famille que le bébé ne vivrait pas et allait s'éteindre. Il fallait expliquer à son petit garçon que son frère avait rejoint les étoiles…
Mais comment rendre cela « joli » quand vous-même, vous en voulez à la vie d'avoir pris une vie si innocente ? La suite n'a pas été facile.
Sool : Comment avez-vous aidé cette famille à traverser cette épreuve de deuil ?
Luna : Nous avons discuté longuement. Il n'y a pas de mots justes dans ces moments-là, mais il est essentiel d'être présents, de parler avec douceur et humanité. De proposer différentes options en respectant le temps de chacun. D'accompagner la famille dans la liste des démarches à accomplir, état civil compris.
La famille a finalement décidé de nommer le bébé Nicolas et de l'enterrer dans une concession familiale qu'ils ont achetée, en pensant à l'avenir, à ce qui arriverait aux autres membres de la famille quand ils seraient à leur tour confrontés à cette situation…
C'est une anticipation qui fait mal, mais qui fait aussi partie de notre rôle d'accompagnement. Anticiper permet aussi de traverser moins durement cette épreuve, aux dires des parents.
Sool : Et le moment de la cérémonie, comment cela s'est-il passé ?
Luna : Pour toute cérémonie nous avons besoin d 'un acte de décès. Il a fallu le récupérer. C'était d'une tristesse infinie, dans une sobriété toute en retenue.
Autre détail marquant, quand on est allé récupérer le cercueil, c'était une toute petite boîte. Même cela semble irréel, contre nature. Voir un cercueil si petit, c'est quelque chose que je n'oublierai jamais.
Mais on a essayé de rendre la cérémonie aussi douce que possible, malgré la douleur. Pour que la famille et le petit garçon puissent entamer leur deuil dans les meilleures conditions possibles.
Sool : D'un point de vue professionnel, comment gérez-vous ces situations émotionnellement fortes ?
Luna : C'est difficile, car on ne peut jamais complètement se détacher. L'empathie et la compassion sont indispensables, mais elles peuvent aussi nous mettre à l'épreuve.
Des membres de l'équipe, beaucoup plus anciens et expérimentés que moi portaient une gravité encore plus lourde que d'habitude.
Ce qui m'aide dans des cas similaires, c'est de savoir que parfois, grâce à nos mots, à notre présence, les familles peuvent vraiment se sentir réconfortées, même dans des moments aussi sombres.
Il faut trouver un juste milieu, entre humanité et professionnalisme. Entre compassions et prestations.
Sool : Votre rôle est crucial, et je pense que beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point il est important. Merci beaucoup pour ce témoignage, Luna.
Luna : Merci à vous, Sool, de m'avoir donné l'occasion de partager cette expérience. C'est un travail qui, malgré tout, fait du bien. J'aime aider les autres à traverser l'impensable.
Et dans ce cas précis, c'est tellement impensable, que même en français, il n'y a pas de mot pour nommer cette situation.
Un enfant qui perd ses parents devient orphelin, mais des parents qui perdent leur enfant, y a-t-il des mots pour le dire ?